Soir de pleine lune.
C’est la nuit. Et c’est un soir de pleine lune.
Pour aimer une œuvre d’art, faut-il la comprendre ?
« comprendre » vient de « con prendere ».
La traduction littérale de « comprendre » est donc « prendre avec ».
« Prendre avec » mais avec quoi ?
C’est-à-dire, finalement, « prendre comment » ?
Le fait d’aiguiser sa présence devant une œuvre facilite-t-il l’appréciation de cette oeuvre?
Aiguiser sa vision devant un tableau, par exemple, aidera-t-il à nous le rendre plus familier ?Une disponibilité renouvelée du regard donne-t-elle quelques chances à l’imprévisible pour qu’il s’agisse bien, non plus de simplement regarder ou garder, et donc prendre pour soi, mais bien de « con prendere », de « prendre avec », avec tout ce qui nous a été donné ,pour aimer: nos sens, notre esprit, notre cœur….
C’est la nuit. Et c’est un soir de pleine lune.
Le sujet aujourd’hui n’est pas celui du bac philo 2008, le sujet est celui, dans quelques jours, d’une célébration qui témoigne de la rencontre de deux êtres, ou plutôt de de deux âmes: Catherine, Claude.
L’être humain ayant longtemps été considéré comme une rcréature divine, l’individu ne pourrait-il pas être comparé à cette œuvre d’art unique, création issue d’un esprit démiurge supérieur, d’une force artistique une, indivisible et universelle, permettant, par extension, à l’homme, la femme, de mieux se « con prendere » mutuellement, puisquese pensant eux-mêmes comme « œuvres d’art », avec tout ce qui leur a été donné - leurs sens, leur esprit, leur cœur…, pour s’aimer plus…?
C’est la nuit. Et c’est un soir de pleine lune.
Deux personnages sont debout sur le balcon d’un édifice. Par la présence d’un vitrail, on comprend que l’édifice présente un caractère religieux. Un des deux personnages a le bras tendu vers la lune. Les deux personnages sont habillés de rouge. Leur carnation est brune.
Le bâtiment occupe plus de la moitié droite du tableau, mais nous n’en voyions, vraisemblablement, qu’une partie. Sans peine la prolongation de la portion dessinée est reconstituée par l’esprit: l’édifice dans son entier est sans nul doute majestueux, des arcs-boutants finement travaillés, des structures chargées de volutes impressionnantes, des colonnades ornées de personnages mystérieux - saints, héros, princes ou chevaliers - tous issus de l’imaginaire médiéval, populaire, religieux ou politique. Gargouilles, coulis ou entassements, socles ou chapiteaux, ogives ou arabesques, corolles ou poutraisons graniteuses, la forme comme le fond est tendu dans une verticale, on devine très proche le haut du bâtiment et ses flèches, l’architecture est bien du type gothique flamboyant. Notre-Dame de Paris, les cathédrales d’Amiens, Bourges, Beauvais ou Chartres sont alignées, par le truchement de leurs bâtisseurs géniaux selon un axe, celui de la foi et du don de soi.
C’est la nuit. Et c’est un soir de pleine lune.
Dans la façade du bâtiment, une entrée possible pour s’introduire « virtuellement » à l’intérieur du temple, en l’espèce un vitrail savamment pensé, kaléidoscope de couleurs vives et d’images saintes. Le vitrail s’épanouit à la période gothique. On assiste alors à un renouvellement de la pensée religieuse et les maîtres verriers oeuvrent pour la transparence, transmutant le phénomène optique en phénomène spirituel: « Dieu est lumière ». Le vitrail est conçu comme une manifestation divine. L’idéal en architecture, ce sont les « murs de lumière ». L’évêque de Mende écrit à la fin du 13ème siècle : « Les fenêtres vitrées sont des écritures qui versent la clarté du vrai soleil, c’est-à-dire Dieu, dans l’église, c’est-à-dire dans le cœur des fidèles, tout en les illuminant ».
C’est la nuit. Et c’est un soir de pleine lune.
A l’intérieur donc, main dans la main, deux fidèle déambulent, admirant les clés de voûte, leurs pas résonnent dans la nef, la fraîcheur des lieux les saisit, ici ou là un grincement, un léger courant d’air, ou bien le vol d’un oiseau qui a élu domicile au-dessus de l’autel.
Mais que peut-on bien voir dans un temple, un soir de pleine lune ? Derrière de lourdes portes, des escaliers cachés mènent à des tourelles secrètes. Les deux fidèles les empruntent puis découvrent un balcon. En bas le parvis, tout autour la nuit, devant eux, plongée dans le mélange outremer et cobalt foncé du ciel, la lune.
La lune, sujet d’admiration et de méditation. Présence à la fois proche et lointaine.
Convoitée ou vénérée, inspirant les calendriers et les poètes, gouvernant les marées et le féminin, la lune donne sa bénédiction aux sonates comme sa légitimité aux loups-garous, sa prospérité aux cultures comme sa lumière aux marins désorientés.
C’est la nuit. Et c’est un soir de pleine lune.
Dans la nuit profonde, les deux fidèles ont accédé ensemble à ce balcon du temple, leurs vêtements rouges rappellent les habits des cardinaux ou le sang de la vie, le bras de l’un d’eux est dirigé vers l’auréole blanche suspendue dans l’horizon galactique. Baignant dans un halo vibrant, les teintes argentées du disque contrastent avec le presque noir de l’espace. La carnation des deux personnes, elle, est brune.
A quel continent mythique l’artiste nous a-t-il conviés ? Dans quelle tradition spirituelle le peintre nous a a-t-il invités ? L’architecture est référencée chrétienne, le symbole lunaire appartient à nombre d’enseignements, judaïque, maçonnique etc....
Le peintre a utilisé la force des contrastes : le cercle en opposition avec la droite, les ocres chatoyantes en opposition avec les ténèbres du ciel, la rugosité du bâtiment en opposition avec l’aspect luisant de la lune, la densité de la matière en opposition avec la fluidité de l’espace, la brillance en opposition avec la matité, le poids des pierres en opposition avec la suspension stellaire, le minéral en opposition avec l’air, l’ornementation quasi végétale du balcon en opposition à la présence humaine, l’envergure de l’architecture en opposition à la fragilité apparente des personnages.
Combien de marches les deux fidèles ont-ils gravi ensemble pour accéder à ce balcon : 10, 49, 613, 1492 ou encore 1789? Dans cette composition où l’immensité suggérée de l’univers fait contrepoids aux lignes de forces cachées du bâtiment, imprévu ressort le vitrail et insolites sur ce balcon apparaissent les deux personnages, dont un a le bras tendu vers la lune. Par ce petit signe, le peintre nous suggère peut-être que « l’enseignement montre la Voix, qu’il peut aider à la réalisation de soi, mais qu’il convient de ne pas confondre le but avec les moyens, ni le relatif avec l’absolu, comme en témoigne le fameux proverbe : « Un doigt pointe vers la lune, tant pis pour celui qui regarde le doigt ». Seule importe l’expérience d’Eveil, à jamais ineffable, comme celle du Bouddha, transmise de maître à disciple, de génération en génération, dans un esprit tout ‘ordinaire’ » (Le Monde des Religions).
C’est la nuit. Et c’est un soir de pleine lune.
Chers Claude et Catherine, ce balcon ornementé pourrait figurer ce qui vous unit et vous porte, à la proue d’un vaisseau « religieux » qui vous structure et vous aimante vers le scintillement de l’Absolu: nous souhaitons que, dans la paix et la joie et dans cet esprit tout ‘ordinaire’, vous receviez tous ces moments d’Eveil amenés par l’Existence ; pour les mieux aimer encore, nous souhaitons que vous soit donné le bonheur de les « con prendere » avec tout ce qui vous a été offert, vos sens, votre esprit, votre cœur!
Paris, Juin 2008
MBFABESCH


